Le soleil était remonté au-dessus du monde et Dunizel, l’Âme de la Lune, était retournée dans le jardin en fleurs près du lac sacré de Bhelsheved. Et celui qui s’était couché sur elle, mais pas en elle, de tout son poids merveilleux qui n’avait rien de pesant ni d’oppressant, avec toute sa substance qui avait semblé se combiner à sa propre chair, était retourné en sa ville de Druhim Vanashta, sous terre.

En cette métropole des démons, éternellement éclairée par la lumière de Terre Inférieure, qui n’était ni celle du soleil ni celle de la lune ou des étoiles, mais ressemblait beaucoup à celle des étoiles (quoique plus vive), brillante comme un soleil composé d’ombre (et pourtant plus douce), plutôt comme la lune, quoique différente de la lune, car les couleurs luisaient pâlement et brûlaient obscurément en ce lieu... Druhim Vanashta lui parut-elle belle lorsqu’il retourna dans son éclairage blafard et son temps modifié ?

Les tours étaient toujours aussi hautes et élancées, toujours aussi fantastiquement ornées, les parapets en dentelles contenaient toujours leurs flèches de joyaux brûlants, les fenêtres leurs teintes multiples de verre, de cristal et de corindon. Les murs s’élevaient toujours comme des épées ou s’incurvaient comme des ailes à demi fermées. Le bronze et l’argent, le jade, la porcelaine et le platine étaient toujours aussi purement magnifiques à contempler. Les jardins et les parcs de noir pailleté, où les poissons chantaient dans les arbres diaphanes, où les oiseaux nageaient dans les étangs et les fleurs tintinnabulaient comme des cloches, n’avaient pas changé, ne changeraient jamais et ne pourraient jamais changer. Et les citoyens enchanteurs passaient en s’inclinant, rendant hommage à Ajrarn, chacun de ses sujets plus fabuleux l’un que l’autre, tous amoureux de lui, car les démons servaient rarement ce qu’ils ne vénéraient point, et ils vénéraient Ajrarn, et bien au-delà. C’est un plaisir que d’être aimé.

Mais aimer...

Les démons agissaient peu à la manière médiocre des hommes. Leurs passions, comme eux-mêmes, ressemblaient à l’absolu de lumières grandioses. Ils avaient probablement inventé la sexualité, l’amour physique. Ils n’auraient pu inventer une telle chose si l’amour lui-même n’avait été pour eux une sorte de clé du cœur du monde. Mais le feu se consume, se dévore avec ce dont il s’alimente.

Jadis, il avait pris un autre humain, encore enfant, au sein même de la ville démoniaque, il l’avait regardé y grandir comme une plante, comme un jeune arbre, et, dès le début, Ajrarn lui avait dit :

— Je ne donne point mon amour à la légère, mais une fois donné il est sûr.

Ce qui n’était pas totalement exact. L’on pourrait procéder à un inventaire des liaisons d’Ajrarn, et certaines étaient superficielles, passagères, l’affaire d’une année mortelle, une journée à Druhim Vanashta. Mais l’amour a bien des demeures, bien des pays. Tous existent, en ce temps-là comme aujourd’hui et aussi longtemps que ce qui vit pourra voir, sentir et penser. Car l’amour est aussi le produit de la réflexion. S’il semble détruire la raison, rien de ce qui est incapable de raisonnement ne pourra jamais aimer.

Ajrarn parcourut sa ville, ses jardins et les environs dans le matin-soirée, le crépuscule du matin et du soir du sub-éclairage de Terre Inférieure.

Ceux qui le voyaient, réagissant à ses humeurs comme toujours, perçurent en lui une obsession de tout et de rien, ou de quelque chose d’autre que ce lieu souterrain. Ils avaient déjà eu conscience de sa colère glaciale. Ils s’étaient apprêtés à le servir dans sa colère et l’avaient déjà fait lorsque la tour ensorcelée de ténèbres et de lumière s’était élevée dans le désert. Pourtant, les démons de cette caste princière, les Vazdru, se dirent alors :

— Notre seigneur n’a plus besoin de nos services. Il est tombé sur quelque chose avec quoi il sera aux prises tout seul.

Sachant grâce à une espèce d’empathie ce que devait être ce quelque chose, ils connaissaient aussi la vive et splendide jalousie de leur race.

Même dans sa réalisation, l’amour peut comporter la douleur. Au-delà du moment de l’accomplissement, qui peut ignorer d’autres moments qui restent tapis, des moments de doute, de possibilités de malchance ? Il est vrai que la plupart des amants (mortels) d’Ajrarn l’avaient trahi... non pas, assurément, en se liant à un autre que lui, puisque cela était virtuellement impossible, mais plutôt en le décevant, en cessant de répondre à ses attentes, en ne pouvant plus le surprendre ni le charmer. Ou bien en s’attachant à autre chose qu’ils avaient désiré aussi fort que de conserver son affection. Et comme la loi suprême de l’amour veut que rien ne puisse avoir autant de valeur que celui-ci, cet attachement leur avait coûté chaque fois sa considération et, habituellement, la vie. Car les démons avaient tendance à tuer ceux qui leur faisaient faux bond, moins par vengeance que par désir de mettre de l’ordre dans une affaire qui traînait. (L’on ne chérit point la nourriture pourrie, mais on la brûle ou la jette.)

Au centre du jardin du palais d’Ajrarn, jouait une fontaine, une fontaine de feu rougeoyant qui n’était ni brûlant ni éclairant, et pourtant magnifique par cela même.

Ajrarn, Prince des Démons, s’assit sur la pelouse noire près de la fontaine. Les guêpes de jais et de topaze voletaient autour des fleurs transparentes et il les regardait parfois. Son peuple ne l’approchait point ouvertement, mais une femme Eshva passa, l’une des servantes de son palais, qui nourrissait les poissons ailés dans les arbres à partir d’un panier en argent. Ajrarn observa la femme qui, comme toute la gent des démons, était d’une beauté suprême. Il examina sa joliesse avec plaisir, mais comme au même niveau que les fleurs et les buissons du jardin. D’après les regards portés sur cette Eshva, il apparut clairement que, s’il se représentait une femme, c’était Dunizel qu’il distinguait.

Quel étrange état de fait. Le soleil pouvait le réduire en cendres ; Dunizel était l’enfant d’une comète solaire. Mais peut-être cela n’était-il pas aussi étrange.

Cependant, les jours et les nuits passaient sur terre. Sept jours et deux fois sept jours. Un mois s’écoula. Deux mois, et un troisième mois commença.

Il n’était pas retourné la voir. Il ne lui avait envoyé aucun signe. Bien que le temps de son monde inférieur fût différent de celui du monde d’en haut, il était capable de mesurer l’un comme l’autre et de les comparer à un troisième. Il savait depuis combien de temps il l’avait quittée. Ainsi donc, il pensait à elle mais ne cherchait point à la revoir. Se pouvait-il qu’il y répugnât en songeant qu’elle le décevrait, que son charme se fanerait comme la lune qui décline ? Se pouvait-il qu’il doutât d’autre chose, d’un aspect de soi ? Il n’est point facile d’interpréter un cœur et un cerveau tels que les siens. Il ne retourna donc point la voir avant le milieu du troisième mois.

Cette nuit-là, la lune était pleine au-dessus de la Terre.

Les fleurs étaient mortes depuis longtemps à Bhelsheved et les feuilles du jardin pendaient aussi lourdement que si elles étaient en bronze. Les colonnes blanches dans les allées ressemblaient à des dents de peignes en ivoire enchevêtrées dans la chevelure des ténèbres.

Le silence était absolu. Nul vent pour agiter les arbres ou l’eau, ou pour secouer les cosses des fleurs ou les poussières en chuchotant le long des colonnades.

Dans leurs cellules nues et blanchies à la chaux, les prêtres et prêtresses rêvaient, éveillés ou endormis, d’extase religieuse et de dieux, leurs cheveux blonds flottant autour d’eux comme des émanations de leur cerveau. Çà et là, dans un temple, une lampe sacrée brûlait, un prêtre quelconque debout, en transe, en dessous. Dans le temple central de Bhelsheved, en équilibre au-dessus de son lac, de vagues miroitements allaient et venaient, reliefs de magie et de vénération, traînant après le fait, comme des traces de pas dans le sable. Jusqu’à ce qu’une nouvelle magie les étouffe.

Au saint des saints de Bhelsheved, un feu noir s’alluma et sortit.

Ajrarn regarda autour de lui en silence. Il n’y avait rien de lisible sur son visage ou dans son attitude. Lui seul était apparent.

Il marcha le long du temple, devant son fabuleux autel monté sur le dos des deux bêtes gigantesques en or. Étant un démon, il n’appréciait guère l’or du temple. (Il était sorti de sous le lac plutôt qu’à travers les murs dorés de cette bâtisse.) Pourtant, il s’arrêta près des bêtes car, assise entre les pattes de l’une d’elles, se trouvait Dunizel.

Devant elle, sur le sol, était étalée une feuille de parchemin et elle y traçait parfois des symboles particuliers avec les doigts. Mais elle aussi était en transe, loin en soi ou hors de soi, dans quelque royaume esthétique de l’esprit.

Ajrarn se rapprocha, mais il garda son ombre derrière son dos pour qu’elle ne tombe pas sur la fille. Son pas était silencieux. Il était visible... et invisible. Seul l’enchantement de ce qu’il était aurait pu être détecté, comme un bruit juste au-delà du niveau auditif humain.

Il se tint tout près d’elle et regarda son cerveau.

Elle aurait pu se croire abandonnée de lui. Elle aurait donc pu tourner ses rêveries vers d’autres choses, vers ses dieux, en fait, comme il était attendu d’elle. Cela eût été pardonnable, bien qu’il ne lui eût jamais pardonné de le mettre à l’écart plus d’un instant, même dans ses rêves.

Il regarda donc à travers les cheveux blancs, la peau encore plus blanche, l’os le plus blanc et les coques métaphysiques de la pensée et vit par l’œil interne de Dunizel.

Un grand silence tomba alors sur Ajrarn, presque une quiétude.

Il eut l’impression de regarder dans un miroir en fixant l’esprit de Dunizel, car il fut en cet instant attiré dans les couleurs des ténèbres, sur les panneaux de son rêve.

Car, bien qu’il vît les dieux, chacun d’eux était Ajrarn. Certains étaient de sexe féminin et d’autres de sexe masculin, certains des enfants exquis, certains des animaux exotiques, mais chacun était Ajrarn, jusqu’au dernier. Et si elle voyait le ciel, lui aussi était Ajrarn. Et les mers étaient Ajrarn, ainsi que la Terre.

Pour sa part, en considérant tout ce qu’il voyait, il avait suspendu toute foi en quoi que ce fût. Mais elle croyait et voyait, clairement et simplement par le truchement d’Ajrarn. Il avait rendu toute chose réelle pour elle en pénétrant la nature de toute chose. Il était devenu pour elle toute chose, la vie, l’essence du monde.

Peut-être que si sa méditation avait été séparée de lui, ou simplement angoissée, ou, pis encore, banale, il eût alors décidé de l’éviter, la punissant ainsi de l’avoir oublié. Rien de tel : elle l’avait fait Dieu.

Il tendit donc la main et la posa doucement sur sa tête magnifique qui était devenue son temple.

Lorsque les pèlerins venaient à Bhelsheved et foulaient les routes luisantes magiquement dépourvues de sable qui quittaient le désert, la ville chantait pour eux. Cela en raison des salles logées sous les routes, qui, sous ces multitudes de pas, renvoyaient des échos, un tonnerre argenté. Ce n’était qu’arrivées au périmètre de la ville que se terminaient ces salles et, sur les dernières verges, l’écho cessait, accroissant la stupéfaction de la foule. Mais le contact d’Ajrarn résonna dans tout le corps de la jeune fille, une note qui ne mourut point mais éveilla de nouveaux échos, écho de l’écho, chant du chant.

Elle sortit avec douceur de sa transe, comme si elle émergeait d’un lac estival pour prendre pied sur une pelouse. Ses yeux se fixèrent sur Ajrarn et elle lui sourit.

Il ôta sa main de sa tête, mais la regarda longuement sans parler.

Elle finit par lui demander :

— Désires-tu que je m’incline devant toi ? Ou bien comprends-tu que mon hommage dépasse une simple salutation ?

— Ne t’incline point devant moi. (Puis il ajouta :) Je suis resté un certain temps loin de toi, selon le calcul des humains. As-tu supposé que je ne reviendrais pas ?

— Mais tu ne m’as jamais quitté.

Il sut qu’elle disait la vérité, aussi bien pour elle, puisqu’elle avait gardé son image en son âme, que pour lui qui, en Terre Inférieure, était bel et bien resté avec elle.

Il se pencha et la mit sur pieds. Toute l’humanité réagissait à sa caresse, mais il se montra attentif en la voyant réagir, comme s’il contemplait pour la première fois sa propre influence.

— Il est une chose que je te dirai, mais pas encore. Je vais t’emmener voyager, cette nuit. Ne crains rien.

— Si je suis avec toi, je ne crains rien.

— Comme tous ces prêtres, tu es magicienne. Pourtant, tu es bien davantage. Dois-je te le montrer ? (Il savait déjà sa genèse, ou il l’avait rapidement découverte.)

— Cette nouvelle connaissance me modifiera-t-elle ?

— Peut-être.

— Désires-tu que je sois transformée ?

— Non.

— Ne me dis donc rien, et ne me montre rien. Ne me montre que ce qui me maintiendra telle que tu désires que je sois.

Ajrarn fut amusé, troublé peut-être, devant cet abaissement qui n’avait rien de bas. Les démons se délectaient de la flatterie et de l’asservissement d’autrui et connaissaient leur faiblesse.

— Tu ne te renieras point, si tu ne veux que me plaire.

— Je suis davantage que mon corps, mon cerveau, mon ego et mon esprit. Je suis mon amour pour toi. Je ne renierai point mon amour.

Ajrarn ne répondit rien à cela, mais il l’enveloppa comme dans un tourbillon de nuit étoilée et ils plongèrent dans le lac sous le sol du temple... et il fut un poisson noir aux yeux de météore et elle une écaille argentée sur son front. Puis le poisson bondit dans les airs. Il fut un aigle, forme qu’il affectionnait. Et elle fut une lumière sur son poitrail... non pas une plume blanche mais une flamme blanche.

Elle vit, cette flamme brûlante, et sut ce qu’il était devenu et ce qu’il avait fait d’elle, et elle ressentit de la joie devant son pouvoir et sa joie rendit sa brillance encore plus brillante, feu qui semblait avoir fleuri à partir du cœur d’Ajrarn. Il est possible de concevoir qu’il fut blessé par ce tison lunaire appliqué contre sa chair.

Le ciel nocturne s’ouvrit en explosant autour d’eux, de même que l’avait fait l’eau du lac. Des courants et des banderoles de lumière stellaire, de vent et d’éther intangible se séparèrent et se déversèrent autour d’eux. La lune avait atteint la cime du firmament. Le monde brillait sous eux comme un tas de cristaux sombres.

Il emporta Dunizel comme un feu blanc sur des milles et des milles. Elle vit les terres et les eaux aller et venir en dessous d’eux, des villes vivantes dans leurs toiles d’araignées lumineuses, des cités en ruine qui dormaient dans les tentures de l’obscurité. Dans une forêt faite de nuit, il vint se reposer brièvement au-dessus d’un arbre antique tout courbé. Dans cet arbre, un oiseau couleur de rose, lumineux comme une aurore, était paisiblement perché sur un rameau et levait la tête de temps en temps pour émettre la note unique d’un chant qui ressemblait à la sonnerie d’une horloge admirable. Plus tard, lorsque la lune commença à descendre, l’aigle noir emporta Dunizel par-dessus la surface capitonnée d’une mer et se posa sur le mât d’un vaisseau fantôme. Deux cents avirons brassaient l’eau, les voiles de fin tissu membraneux se tournaient vers le vent et le timon tournait aussi prudemment de çà de là, comme si une main le guidait, mais personne ne se trouvait à bord, ni homme ni même fantôme que l’on pût distinguer. Il l’emporta aussi jusqu’à un tombeau lointain et, passant par une ouverture d’aération, descendit jusqu’à une salle où se tenait un joyau magnifique de cinq à six pieds de haut et de couleur bleu violacé. Au début, ce joyau parut n’avoir aucune forme, mais l’on put découvrir petit à petit que c’était une statue qui représentait un jeune homme et une femme enlacés. Leurs longues chevelures se mêlaient, ainsi que leurs vêtements, et leurs bras enveloppaient fermement leurs corps en une folle tendresse farouche. Sous la statue se trouvait une tablette de marbre gravée de deux noms et, sous ceux-ci, l’inscription :

Ces amants magiciens, destinés à mourir sous les mains de leurs ennemis, se transmuèrent, grâce aux arts de la magie et de l’amour, en ce joyau qui est l’ombre de l’amour. Plaignez-les. Ou enviez-les.

Lorsque la lune se coucha, l’aigle glissa vers une vaste prairie où les fleurs de nuit étaient plus hautes qu’un homme de grande taille. Dans les ténèbres, les fleurs étaient grises, mais leur parfum ressemblait à celui de l’encens le plus suave et le plus coûteux.

Là, Ajrarn rendossa sa forme masculine et rendit à Dunizel sa forme humaine. Là, ils marchèrent ensemble sans parler, entre les tiges minces.

Enfin les étoiles abaissèrent la mèche de leurs lampes, les marées de la nuit se mirent à refluer le long des plages du matin. C’était l’heure avant l’aube où chaque chose semblait retenir son souffle. Au-dessus de leur tête, les fleurs grises fermaient leurs ailes comme des oiseaux endormis, et même leur parfum se tut.

Ajrarn parla enfin dans ce silence.

— Lors de notre première rencontre, je t’ai blessée et t’ai guérie par mon propre sang, te souviens-tu ?

Elle sourit et répondit :

— Pensais-tu que j’oublierais ?

— Jamais je ne t’ai connue charnellement, Dunizel. Comprends-tu que, pour la gent démone, l’amour charnel ne nécessite aucune excuse ? C’est notre plaisir, un talent, une récréation, rien de moins, ni de plus. Nous ne créons rien de vivant de cette rencontre. La procréation, chez nous, nécessite davantage de pensée, et une intention plus marquée.

Elle le fixa et demanda :

— Comment naissez-vous donc ?

— Par plusieurs moyens. Mais, parmi les Vazdru, c’est un procédé impliquant le sang. Mon sang s’est mêlé au tien. Je suis resté couché toute une nuit sur toi et j’ai par là même fixé mon image en toi aussi sûrement qu’un sceau laisse son empreinte sur la cire. Si je le désirais maintenant, mais seulement si je le désirais, tu pourrais porter mon enfant et le mettre au monde. Mais, si je laisse cette ultime sorcellerie en suspens, ce que j’ai préparé en toi demeure en sommeil. Cela ne te fera nul mal et nul bien. Tu ne le sauras que parce que je te l’ai dit.

— Et me le dis-tu parce que tu ne désires point que je porte ton enfant ?

— Je te le dis pour que tu décides par toi-même si tu souhaites porter et mettre au monde ce que j’ai procréé. Je vais t’informer de ce qu’il en est en détail. L’enfant sera de sexe féminin, car tu es le moule dans lequel elle est coulée, puisque tu possèdes une matrice, comme toutes les femmes mortelles. Mais si elle te ressemble, en elle-même elle sera le principe féminin d’Ajrarn, Prince des Démons, Maître de la Nuit, l’un des Seigneurs des Ténèbres. Et ce que je suis, dans une grande mesure, doit être cette enfant. Réfléchis : car si tu lui donnes sa lumière, sa substance génétique sera les ténèbres. Peux-tu accueillir une telle image en ton corps, Dunizel ? La mettre au monde ? Et la bercer dans tes bras ? Je ne t’ai point choisie, je ne te choisis point au hasard pour cet acte. Mais je ne veux te l’imposer.

— Pourquoi engendrer un enfant aujourd’hui ?

— Pour engendrer aussi la malfaisance en ce monde. Et la douleur, le doute et le malheur.

Son visage était froid et cruel.

— Mon bien-aimé, lui dit-elle, tu es puissant au-delà de toute puissance. Il ne faut point que tu écoutes et croies ce que raconte une fraction de ces petits hommes.

— Ne m’irrite pas de nouveau. Je ne souhaiterais point me mettre en colère contre toi.

— Je ne prends point en compte ta méchanceté. Tu as des millénaires devant toi. C’est la malveillance de ta petite enfance qui est sur toi. Mais tu connaîtras d’autres choses. Tant qu’ils vivent, tous les arbres doivent grandir.

— Garde le silence, lui dit-il.

Et la fuite de la nuit parut s’arrêter, se mit à boiter, et les ailes refermées des ailes grésillèrent nettement, comme sous l’effet de la foudre. Et l’herbe sous les pieds d’Ajrarn se recroquevilla. Ajrarn baissa ses yeux qui ressemblaient à des soleils noirs pour contempler l’herbe qui se ratatinait devant lui et ses cils, longs et droits comme des échardes de la nuit, dissimulèrent la pensée derrière son regard. En regardant l’herbe, ou en feignant de la regarder, et tandis que l’air frissonnait de terreur autour de lui, il lui dit :

— Tu ne peux comprendre la stase de l’immortalité. Seuls les hommes, qui sont mortels, prédisent leur avenir.

Faiblement, dans le lointain, peut-être vit-elle ou ne vit-elle pas en lui à cet instant l’étincelle d’une peur curieuse. Toute création, alors comme maintenant, avait craint Ajrarn. Pourquoi, une fois en vingt siècles, n’aurait-il pu se craindre soi-même ?

Et parce qu’elle vit sa crainte, peut-être, elle s’approcha de lui et s’agenouilla devant lui, comme si c’était elle qui avait peur. Mais en vérité, s’il l’avait tuée au même moment, elle n’aurait pu le redouter : l’amour n’avait laissé nulle place à la peur.

Il ne tarda pas à la relever et la tint devant lui.

— Tu ne m’as pas dit si tu consens, fit-il.

— Je t’ai répondu. Tu n’as plus à m’interroger.

— Si le soleil devenait la lune, voilà ce que tu es.

Puis il adressa une formule au ciel, dans l’une des langues magiques de Terre Inférieure, et le ciel, qui perdait déjà ses ténèbres, pâlit encore plus, mais en un seul lieu, qui, vu d’en bas, semblait avoir la taille et la structure que possédait la lune ronde. Et ce bout de nuit détaché tomba lentement vers la prairie en pivotant un peu. Pourtant, en descendant, il ne grossit ni ne rétrécit. Il tomba dans la paume tendue d’Ajrarn. Il n’était pas plus gros qu’une assiette et était d’un noir mince et translucide. La nuit, en soi, n’était pas et ne pouvait être palpable... pourtant, Ajrarn, par sa sorcellerie, l’avait bel et bien rendue tangible. Et il se mit à la façonner habilement et délicatement jusqu’à ce qu’une statuette faite d’obscurité se dresse entre ses mains. Elle avait une forme féminine, c’était une femme adulte et parfaitement constituée, mais minuscule comme une poupée.

Il ne lui adressa pas une seule parole, mais, comme par inadvertance, Dunizel leva les mains pour ôter des siennes la forme obscure. Lorsque ses doigts touchèrent la forme, une lumière douce se mit à en sortir. C’était comme un rayon de lune tout en étant différent. C’était comme la lueur des étoiles tout en étant différent. C’était comme la lumière de Terre Inférieure elle-même, le sub-éclairage de Druhim Vanashta, la ville des Démons.

La figurine prit alors de l’ampleur. Elle monta pour englober Dunizel de la tête aux pieds, miroitante puis attirante, se conformant à tous ses contours, au moindre de ses os et de ses cheveux. Elle sembla même suivre les cils de ses yeux. Quelques secondes durant, Dunizel fut prisonnière d’une seconde peau semblable à une eau noire. Puis l’eau se vida, comme si elle entrait dans sa chair, puis Dunizel fut à son tour la peau qui fit l’ombre prisonnière. Vaguement, à travers sa peau qui était si diaphanement blanche, on vit presque la lueur crépusculaire de cette ombre, comme un feu noir et pâle derrière de l’albâtre.

À l’est apparut un miroitement bleuâtre évoquant celui d’un poignard poli.

La prairie couverte de fleurs était vide.

À Bhelsheved, parmi les arbres qui dominaient le lac, la nuit revint brutalement : Ajrarn. Et Dunizel, étoile prise dans cette nuit.

Il ne restait que quelques minutes avant que l’aube fende l’horizon de ses ongles dorés. Suffisamment de temps, peut-être pour émettre une réflexion secrète et profonde. Pourtant, alors même qu’elle et lui évoluaient à la lisière des ténèbres, Ajrarn contempla un autre personnage flottant au-dessus du lac. Il ressemblait beaucoup à un insecte, une mante, peut-être, solidement mais vaguement enveloppée dans les pales d’un mauve brumeux de sa cape semblable à une aile.

Dunizel se retourna pour fixer cette apparition, mais Ajrarn guida sa tête contre lui pour lui épargner la vue de cette créature.

Quant à lui, il la regarda franchement et la cape de tissu ailé parut bouger légèrement, une tête se leva et la moitié d’un visage devint visible dans une capuche.

— Eh bien, bonjour, mon beau non-frère, lança une voix mélodieuse au-dessus des eaux. Tu sors bien tard, n’est-ce pas ? Le soleil est presque levé. À quoi penses-tu donc ?

— Cela ne te regarde point. Quant à toi, je suppose que c’est la folie de Bhelsheved qui t’a amené jusqu’ici.

— La folie de Bhelsheved est un bien terne objet. Mais il est ici quelque chose de bien plus délectable.

— Peut-être es-tu dans l’erreur. Je te suggère que tel est le cas.

Le Prince La Folie, Maître des Illusions, éclata de rire. Ce fut un bruit qui rappelait de vieilles casseroles rouillées qui s’entrechoquaient. Il secoua sa cape prune. Il sourit, ou la moitié de la figure visible sourit, l’œil baissé.

— Ajrarn le Magnifique, fit tendrement Chuz, c’est ta magnifique folie que je suis venu voir.

Ajrarn protégeait Dunizel de l’apparition de Chuz par son corps et sa magie, ne pouvant ou ne voulant pas se souvenir qu’elle l’avait déjà rencontré auparavant ; il jeta un regard de rage glaciale à l’être insectiforme qui flottait sur le lac. Les Seigneurs des Ténèbres ne se faisaient que rarement, sinon jamais, la guerre. Une telle idée était inquiétante même à leurs yeux. Les jeux guerriers auxquels ils se livraient obéissaient donc à certaines règles. Quelle règle était actuellement en application, voilà qui était difficile à conjecturer. Néanmoins, Chuz demeura dans le lac sans avancer ni dévoiler son double aspect. Néanmoins, également, le ciel oriental se réchauffait et le soleil apparaissait : les limites d’Ajrarn étaient plus précises et n’étaient pas de son fait.

— Dis ce que tu as à dire, lança Ajrarn à Chuz.

Il parlait sur un ton méprisant et poli. Il ne donna aucune indication de son agitation, mais elle était évidente. Il ne pouvait affronter le soleil. Dans un petit instant, il devrait abandonner la fille... ou l’emporter avec lui sous terre, acte qui ne manquait pas de complication, vu qu’elle était adulte et psychiquement non préparée à une telle descente.

— J’ai dit ce que je voulais. Je suis satisfait à en délirer.

— Cette damoiselle m’appartient. Tu le savais ?

— Oh, fais-moi confiance, mon cher. Je le sais parfaitement. J’ai entendu par hasard vos chuchotements. Je vous ai observés allongés l’un dans les bras de l’autre, immobiles comme le joyau violet pourpre dans le tombeau. La folie de l’amour. Je m’en suis distrait, puisque j’en suis en partie responsable. J’ai provoqué la folie de Nemdur. Sa folie a produit Babhelu. Et Babhelu a entraîné Bhelsheved. Et Bhelsheved t’a poussé à sortir de ta cave. Et maintenant, te voilà ici avec une femme mortelle qui va te donner une fille. Une folie aux proportions extrêmes et magnifiques. En fait, non-frère, dit Chuz en oscillant quelque peu comme une plante aquatique empoisonnée sur le lac, je suis venu servir d’oncle à ton enfant qui doit naître. Et pour lui offrir un cadeau.

À l’est, une porte commença à s’ouvrir. Les oiseaux chantaient frénétiquement dans les arbres ; ç’aurait pu être un cri de terreur autant que de joie. Une tache de rousseur d’un jaune très pâle sursauta dans le lac... mais ce n’était qu’un poisson qui venait de bondir.

— Mon seigneur, je ne le crains point, fit Dunizel à Ajrarn. Il ne me veut nul mal, car il me l’a naguère annoncé et il s’est montré courtois envers moi. Le soleil est proche. Laisse-moi, je n’ai rien à craindre.

— Il se peut qu’il se montre courtois, dit Ajrarn d’une voix acide, mais il y a deux côtés en lui. Quel cadeau ? demanda-t-il à Chuz de but en blanc.

— Ce ne peut être qu’un objet qui m’est cher. Permets-moi d’approcher, fit Chuz d’un ton patelin en souriant largement au-dessus de son reflet mauve qui se tortillait dans l’eau.

— Tu ne peux remettre ce que je ne puis remettre moi-même, dit Ajrarn. En certains pays, ton titre et le mien se mêlent. Moi aussi, je suis maître des illusions.

— Quant à moi, fit Chuz d’une voix suave et musicale, il m’est arrivé d’être appelé comme toi : le Magnifique. Quoique ce ne fût que par ceux qui virent mon côté droit.

Il leva soudain la main gauche, celle qui avait une paume noire et des ongles rouges, et lança un objet à terre. Il tomba sur le rivage avec un petit bruit sec, juste aux pieds de Dunizel. C’était un dé qui semblait fait d’améthyste et dont les marques étaient étrangement noires.

Ajrarn se pencha prestement et ramassa l’objet. À peine l’avait-il saisi qu’il le précipita dans le lac. Mais Chuz le rattrapa au moment où il allait toucher la surface de l’eau. Toujours souriant, il embrassa le dé qu’Ajrarn avait un instant tenu.

— J’ai aussi trois gouttes de rare ichor Vazdru, dures comme le diamant, que j’ai découvertes parmi les dunes autour de Bhelsheved. On dit que ces gouttes sont le sang d’Ajrarn. Te rappelles-tu le jeune homme au fouet ? Te rappelles-tu avoir saisi le bout du fouet, ce qui t’a fait saigner ? Le prix que paie celui qui récite une parabole est élevé. Tu ne seras pas le dernier à le découvrir.

Chuz se détourna avec un air suave, s’éloigna sur le lac et passa sous les ponts qui soutenaient le temple. Au même moment se produisit un petit événement horrible : des dizaines de poissons, effleurés par la démence, se précipitèrent à terre, convaincus qu’ils pouvaient vivre dans l’air, et se noyèrent à la limite des colonnades et des jardins.

Comme Chuz s’évaporait, l’orient s’ouvrit comme un éventail.

Ajrarn s’enveloppa dans sa cape noire. Il suivit Chuz d’un regard brillant et malveillant, mais l’avant-goût de soleil, comme la peur du feu chez quelqu’un qui s’est déjà brûlé, le chassa dans la terre. Il fut tempête, puis fumée, puis disparut, sans avoir le temps d’adresser à Dunizel la plus banale des paroles.

Dunizel était seule. À sa main, elle découvrit qu’il avait passé, elle ignorait à quel moment, une bague d’argent éclairée par une pierre gris-vert. À son poignet se trouvait un bracelet semblable à un serpent d’argent aux yeux de saphir, et à ses oreilles pendaient des boucles d’argent arachnéen qui tintinnabulaient doucement tandis qu’elle marchait : des bijoux démoniaques, œuvre des Drin, d’une finesse extrême, et d’une beauté incomparable, assortie à la discrétion de ce présent.

Mais, comme le soleil emplissait l’orient, Dunizel éprouva en son sein un serrement dont l’origine était indubitable.

Elle se mit alors à pleurer.

Le soleil dora ses larmes. Il peigna d’or sa chevelure. Il la revêtit et la traversa de ses rayons. Elle était peut-être plus belle encore en plein jour et Ajrarn, sauf dans quelque miroir magique un peu trouble, ne pourrait jamais la voir telle qu’elle était alors.

Ses larmes se tarirent rapidement. Elle s’avança sous l’ombre des arbres et des colonnes, en songeant à ce qui croissait désormais en elle.

Le maître des illusions
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